Joël Corminboeuf est entraîneur des gardiens des équipes nationales U15 à U19 au sein de l'Association Suisse de Football. Ancien joueur professionnel, passé notament par le RC Strasbourg en 1993-94, il aborde lors de cet entretien son rôle au sein de l'ASF, ses méthodes de travail, sa relation avec les jeunes gardiens de but, et l'évolution de ce poste si particulier...









Après votre carrière de joueur professionnel, qu'est-ce qui vous à amené au poste d'entraîneur des gardiens nationaux des équipes suisses U15 à U21 depuis 2004? 
Désirant rester dans le milieu du football afin de lui redonner un peu de ce qu'il m'a appris, j'ai commencé par passer mes différents diplômes d'entraîneur de football tout en entraînant différentes équipes du football d'Elite junior en Suisse, des U15 aux U21 de plusieurs clubs professionnels Suisses (Neuchâtel, Lausanne, Yverdon). J'ai donc pendant environ une quinzaine d'années été l'entraîneur principal de ces équipes tout en ayant des engagements temporaires comme entraîneur de gardien auprès de l'Association Suisse de Football (ASF). Le président d'Yverdon me donnait son feu vert car il trouvait que pour le club c'était une plus-value si un de ses employés se perfectionnait et pour moi cela me permettait d'être au contact des entraîneurs nationaux et de voir l'évolution du football. Bien sûr grâce à mon vécu de gardien de but professionnel (Neuchâtel Xamax, FC Zürich, RC Strasbourg), je pouvais apporter mon aide et mon soutien aux jeunes gardiens de nos sélections.
Puis en 2009, arrivant au terme de mon contrat d'entraîneur principal, je n'ai pas retrouvé de poste. Par chance, l'ASF m'a offert un contrat me donnant la possibilité de travailler au développement et à l'encadrement des gardiens des sélections nationales Suisse de U15 à U19.J'ai donc débuté avec l'équipe U17 qui allait devenir championne du monde en 2009 au Nigeria.Bien sûr j'ai dû poursuivre ma formation d'entraîneur de gardien afin de répondre aux critères demandé par l'UEFA et l'ASF.
Actuellement je suis donc en possession de la Licence UEFA-Pro qui permet d'entraîner une équipe professionnelle au plus haut niveau et le diplôme d'entraîneur de gardien niveau 3 qui donne accès au suivi des gardiens professionnels.

Comment peut-on décrire votre méthode de travail ?
Quand tu t'occupes de gardien en Equipe nationale, pour moi tu es avant tout un préparateur et non un entraîneur car tu ne vas pas modifier la façon de jouer du gardien mais le mettre en condition pour le match, le tournoi. Bien sûr si quelque chose par exemple dans sa prise de balle n'est pas optimale, je vais prendre contact avec son club et en parler avec son entraîneur et non de suite tenter de modifier sa prise de balle afin de ne pas le perturber et le mettre dans le doute.

Alors que l'entraîneur principal gère un groupe de 15-20 joueurs, vous travaillez avec 2 ou 3 gardiens lors des rassemblements. La relation est elle alors plus forte, plus étroite ? 
Oui la relation est vraiment plus forte, on forme un petit groupe solidaire, j'essaie toujours de mettre de la joie, du rire tout en travaillant très fort sur le terrain. Il y a des moments pour s'amuser et d'autres pour être performant. On fait partie de l'équipe mais on a notre propre relation. En plus je vais suivre des matches de championnat et j'ai donc un contact privilégié avec les gardiens internationaux.
 
Au delà de l'aspect technique, abordez-vous également avec vos joueurs l'aspect mental du poste de gardien de but ? 
C'est vrai que c'est un point très important, mais encore une fois en voyant les garçons une fois par mois environ (stage, match, tournoi), c'est difficile d'agir. Par contre j'en parle avec chacun, car chaque gardien est différent dans sa préparation mentale, certains sont dotés d'une très grande confiance, concentration, alors que d'autres sont timides, introverti. Ayant moi-même utilisé de la sophrologie durant ma carrière, je peux donc les aiguiller un peu dans cette direction même si cette méthode n'est pas unique.
 
Êtes-vous parfois frustré du peu de temps passé avec vos gardiens de but en sélection par rapport à la vie quotidienne en club ? 
Oui car j'aimerai bien pouvoir parfois former plus les gardiens, leur transmettre des choses essentielles et bien sûr que l'on a peu de temps avec les gardiens lors d'un rassemblement. Mais cela je le savais en travaillant pour la Fédération.
Non parce que j'ai la chance de pouvoir côtoyer et soutenir des jeunes gardiens talentueux, de voir leur progression, leur stagnation, ou même leur disparition des cadres. Et là on se pose des questions : me suis-je trompé dans mon choix ? Avait-il vraiment le potentiel ou le mental ? Est-ce un passage délicat mais passager ? Comment puis-je le soutenir ? Et quand plus tard tu vois des gardiens que tu as soutenus devenir titulaire en club ou en équipe nationale, tu te dis que c'est un job merveilleux.
 
Votre rôle se limite-t-il à l'entraînement et la préparation des gardiens ou avez vous également une influence sur les décisions de l'entraîneur principal ? 
Je suis d'abord le préparateur des gardiens, donc j'assume tout ce qui est l'entraînement et la préparation. Pour le choix du titulaire, l'entraîneur principale prend sa décision mais vient toujours m'en parler. Là je peux exposer ma vision, comment j'ai trouvé les gardiens lors des entraînements. Après cela l'entraîneur prend sa décision. Il arrive parfois aussi, lors de stage d'entraînements que je m'occupe de la mise en train (échauffement) de l'équipe si l'entraîneur a décidé de travailler par groupe et que ceux-ci viennent à des heures différentes.
 
Après la Coupe du Monde 90, le changement de règlement interdisant au gardien de prendre à la main une passe en retrait du défenseur est apparu. Comment avez vous vécu cette révolution en tant que gardien de but ? 
Ben pas simple... Etant un gardien de l'ancienne génération (on ne participait jamais aux conservations de balles, on nous mettait dans un coin pour nous échauffer en tant que gardien donc prise de balle, plongeon, etc...) cela a été très difficile à vivre car plus moyen de prendre la balle avec les mains sur des passe rétro, il a fallu tout d'un coup apprendre à jouer avec les pieds... Et comme c'était nouveau j'ai pris, plutôt que de jouer simple et sans risque un long ballon, des risques inconsidérés en voulant dribbler un attaquant ou contrôler des ballons compliqués. Cela m'a d'ailleurs joué quelques vilains tours....

Quel gardien admiriez-vous et quels sont ceux qui vous plaisent le plus actuellement ? 
Zoff pour son sens du placement et sa longévité, Schumacher pour son côté "Kamikaze" peur de rien, et en Suisse Burgener qui pouvait gagner des matches à lui tout seul. Maintenant j'apprécie Neves du Costa Rica, Bravo du Chili et bien sûr Sommer qui est un formidable gardien avec un magnifique jeu aux pieds.

Le mythe du gardien un peu bizarre, différent des autres joueurs, etc… ça existe vraiment ?
Ben je dirai que pour jouer dans le but il faut ne pas avoir peur : peur de prendre un ballon dans la figure, peur de prendre un coup de pied lors d'un duel 1 contre 1, peur de faire une erreur. Donc être gardien c'est entretenir le mythe d'être différent, porter un autre maillot, jouer avec les mains et les pieds, qui peut être le héros pendant 89 minutes et le roi des cons pour une seule erreur.


S.A.
Septembre 2014
S.A.